
Article rédigé et mis en ligne par Valérie Pérez le 22 FÉVRIER 2003.
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Le Supplément au voyage de Bougainville fut composé en 1773, soit un an après la publication du Voyage autour du monde de Bougainville. Diderot ne publia pas cette œuvre mais la fit circuler parmi ses amis. Le thème de cet ouvrage est annoncé dès le début de l’œuvre : « Le voyage de Bougainville est le seul qui m’ait donné du goût pour une autre contrée que la mienne ; jusqu’à cette lecture j’avais pensé qu’on n’était nulle part aussi bien que chez soi. »
Le Supplément est une œuvre de fiction. Dans l’extrait que nous étudions, Orou et l’aumônier s’entretiennent de religion. Le Tahitien avait proposé à son interlocuteur de choisir avec laquelle de ses filles et de sa femme il souhaitait passer la nuit. L’aumônier, choqué par ses propos, lui répond que sa religion lui interdit une telle chose. C’est ici le point de départ d’une discussion touchant à la religion :
La forme dialogique est récurrente sous la plume de Diderot : Le neveu de Rameau, Jacques le fataliste, Le rêve de D’Alembert, … Elle permet à l’auteur d’exprimer des idées avec force. Suivant la mode de l’exotisme de son époque, Diderot soumet l’existence de Dieu et les pratiques religieuses à la conscience critique d’un Tahitien. Nous sommes en présence de deux interlocuteurs que tout oppose : l’aumônier, qui représente les mœurs de la société française du XVIIIème siècle, et en particulier les religieux, et Orou, personnage qui n’est pas nommé par sa fonction mais par un prénom aux connotations exotiques. L’œuvre de fiction permet de faire passer des idées sur un mode plaisant. Le dialogue les rend plus vivantes.
Chez Diderot, le dialogue est un dispositif de polémique décentrée :
• L’auteur ne parle pas en son nom propre
• Il délègue la critique à une voix étrangère (Orou)
• Ce procédé relève de ce que Bakhtine appelle la polyphonie énonciative
Enjeu philosophique :
Le point de vue critique n’est pas présenté comme idéologique, mais comme naturel, « évident », car porté par une conscience supposée non corrompue par les institutions occidentales.
Le Tahitien fonctionne comme figure de l’innocence critique :
il permet à Diderot de pratiquer une critique radicale de la religion sans passer pour impie directement.
I/Les jeux sur les temps
D’abord par les jeux temporels : le présent et le futur, un futur hypothétique (emploi du conditionnel présent). Cette opposition temporelle est caractéristique des genres délibératif et démonstratif.
Par exemple dans le texte 1, 1ère partie de la longue réplique d’Orou, le présent symbolise l’omniprésence et l’intemporalité du Dieu des catholiques, religion qui apparaît comme immuable : « qui est partout, et qu’on ne voit nulle part ; qui dure aujourd’hui et demain, et qui n’a pas un jour de plus ; qui commande et qui n’est pas obéi ; qui peut empêcher, et qui n’empêche pas. » Cette idée est renforcée par la figure du polyptote « qui peut empêcher, et qui n’empêche pas ».
Le présent : temporalité dogmatique
Le présent de vérité générale :
• fige les croyances catholiques
• les naturalise comme discours d’autorité
• les rend inquestionnables
Effet argumentatif : le présent construit l’illusion d’une vérité absolue et transcendante.
Les critiques du catholicisme sont exprimées, dans un 1er temps, au conditionnel : « car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de les croire. » Cela souligne les erreurs des religieux occidentaux.
II/L’actualisation de la partie adverse dans le discours
Comment Orou désigne-t-il la partie adverse ?
Ce qui a trait aux catholiques est mis à distance :
- par l’emploi du démonstratif « ce » , « ces » : « Ces préceptes singuliers », « Ces préceptes singuliers » qui instaure une distance.
- par l’emploi de l’article défini de notoriété : « le vieil ouvrier » ; « la chose qui n’a ni sensibilité, ni pensée, ni désir, ni volonté » ; qui viole la nature et la liberté du mâle et de la femelle ».
- par la récurrence d’adjectifs possessifs et de pronoms personnels de 2ème personne qui soulignent la dénonciation et la distanciation ironique : « vous avez rendu la condition de l’homme pire que celle de l’animal » ; « ton grand ouvrier » ; « ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres ».
La construction polémique de l’adversaire (ethos négatif)
Cela relève d’une stratégie de construction d’un ethos négatif de l’adversaire :
• démonstratifs → mise à distance
• possessifs → appropriation ironique
• article de notoriété → caricature
En rhétorique argumentative, on parlerait de :
disqualification symbolique de l’adversaire par désignation dépréciative
L’adversaire n’est pas réfuté seulement par des arguments,
il est construit comme idéologiquement absurde.
La critique ne porte pas seulement sur les idées,
mais sur la cohérence anthropologique de la religion catholique.
III/Les jeux sur les modalités
Modalité jussive récurrente : « Ne vois-tu pas » ; « Crois-moi » ; « Un jour on te dirait, de la part de l’un de tes trois maîtres : tue, et tu serais obligé, en conscience, de tuer ; un autre jour : vole ; et tu serais tenu de voler ; ou : ne mange pas de ce fruit ; » ; « Attache-toi à la nature des choses et des actions » ; Il s’agit ici d’un impératif d’invite ou d’exhortation qui met l’accent sur la fonction conative du langage (« C’est la fonction d’appel au destinataire présenté comme concerné par ce que dit le locuteur ; sert à faire pression sur l’interlocuteur pour le persuader ».)
Modalité interrogative : mettre en valeur l’interpellation de l’interlocuteur, du lecteur ; il s’agit de faire appel à la raison. Sert aussi à rappeler, tout comme la modalité jussive, le caractère dialogique du texte.
Modalité assertive : nombreux exemples dans le texte : elle sert à donner une impression de vérité, que cette vérité va de soi.
En somme, on peut interpréter cet usage des modalités comme une scénographie de la persuasion :
➤ Modalité jussive → posture du maître
Orou adopte une position de :
• guide moral
• quasi-législateur de la nature
Il inverse la hiérarchie coloniale : ce n’est plus le missionnaire qui enseigne,
mais le “sauvage” qui instruit l’Européen.
➤ Modalité interrogative → appel à la raison
Les questions ne cherchent pas une réponse :
• elles enlèvent toute légitimité, implicitement, à la religion
• elles produisent un effet socratique de maïeutique inversée :
➜ le religieux apparaît comme celui qui ne sait pas penser par lui-même.
➤ Modalité assertive → construction d’un effet de vérité
Les phrases assertives :
• donnent à la parole d’Orou une allure de vérité anthropologique
• construisent un ethos de sagesse naturelle
Enjeu idéologique : la vérité est déplacée de l’institution vers la nature.
En conclusion : L’exotisme comme dispositif critique dans le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot
Chez Diderot, l’exotisme ne relève pas d’un simple goût du pittoresque ou du dépaysement. Il ne s’agit pas de peindre Tahiti comme un décor séduisant destiné à flatter l’imaginaire du lecteur européen. L’espace exotique est au contraire conçu comme un dispositif critique : un outil intellectuel permettant de mettre à distance les évidences culturelles de l’Europe des Lumières et d’en interroger les fondements moraux, religieux et politiques.
Tahiti fonctionne ainsi comme un laboratoire philosophique. Le terme n’est pas métaphorique : Diderot place ses personnages dans une société fictive, supposée plus proche de la « nature », afin d’y expérimenter mentalement des hypothèses anthropologiques. En confrontant un aumônier européen à un Tahitien, l’auteur crée une situation d’« expérience de pensée » : que deviennent les dogmes religieux, les normes sexuelles, la conception du mariage, lorsque l’on se place hors du cadre culturel européen ? Le dialogue n’a pas pour fonction de décrire fidèlement Tahiti, mais de produire un décentrement du regard. Ce déplacement géographique est en réalité un déplacement critique : le lecteur est invité à regarder sa propre société comme si elle était étrangère, et donc potentiellement absurde ou arbitraire.
La société tahitienne joue ainsi le rôle d’un miroir inversé de l’Europe. Là où l’Europe valorise l’interdit, la répression des corps, la culpabilité sexuelle et la soumission à une loi religieuse transcendante, Tahiti est présentée comme une société de la nature, fondée sur l’évidence des désirs, la continuité entre instincts et morale, et une forme de liberté corporelle. Cette opposition n’a pas pour but de proposer Tahiti comme modèle réel à imiter, mais de dénaturaliser les normes européennes. En montrant qu’une autre organisation sociale est pensable, Diderot révèle que les institutions occidentales ne relèvent pas de l’ordre naturel, mais de constructions historiques et idéologiques.
Ce procédé s’inscrit pleinement dans une tradition des Lumières : celle de la critique indirecte par regard extérieur fictif. Montesquieu, dans les Lettres persanes, faisait déjà parler des voyageurs persans pour interroger les mœurs françaises ; Diderot radicalise ce procédé en confiant à un personnage non européen une véritable autorité morale et rationnelle. Le Tahitien ne se contente pas d’observer : il juge, argumente, démontre l’incohérence des valeurs chrétiennes à partir de principes de raison naturelle. Cette inversion des rôles est décisive : le « sauvage » devient philosophe, tandis que l’Européen apparaît comme prisonnier de préjugés culturels.
On peut dès lors parler d’une fiction anthropologique. Le Tahitien n’est pas un individu réaliste ; il est une construction discursive, une figure de pensée qui permet à Diderot de réfléchir à l’universel à partir du particulier. Ce n’est pas Tahiti en tant que société réelle qui importe, mais ce qu’elle rend pensable : une autre manière de concevoir la morale, la religion, le rapport entre nature et culture. En ce sens, l’exotisme diderotien est un outil de philosophie critique : il produit un écart qui rend visibles les contradictions de la civilisation européenne et invite le lecteur à exercer sa raison contre les évidences sociales et religieuses.
Enjeux philosophiques et littéraires majeurs :
L’exotisme n’est donc pas un décor, mais une machine critique :
• il déplace le point de vue ;
• il relativise les normes ;
• il transforme le récit de voyage en instrument de pensée ;
• il inscrit la fiction dans le projet fondamental des Lumières :
émanciper l’homme des dogmes par l’exercice de la raison.