
Parcours : les romans de l’énergie : création et destruction
Dans l’explication de ce texte, les outils d’analyse du texte littéraire sont en couleur afin de faciliter leur repérage. Mais vous pourrez aussi constater qu’une analyse littéraire N’EST PAS un catalogue de figures de style.
Balzac, La Peau de chagrin
Texte 1, chap. 1 : le talisman
— Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
— Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.
— J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne m’ont même pas nourri, répliqua l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni d’une prédication digne de Swedenborg¹, ni de votre amulette orientale, ni des charitables efforts que vous faites, monsieur, pour me retenir dans un monde où mon existence est désormais impossible. Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive² et regardant le vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale³ digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs⁴, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent ; peu m’importe ! Donc je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. Aussi souhaité-je et des priapées⁵ antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires !
Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut.
— Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s’ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l’autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte : tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant. Le brachmane⁶ auquel je dois ce talisman m’a jadis expliqué qu’il s’opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du possesseur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser ; mais j’en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir ? hé ! bien, votre suicide n’est que retardé.
Notes :
1. Swedenborg : scientifique et philosophe suédois (1688-1772) qui défend la thèse selon laquelle il existerait une correspondance entre le monde spirituel, les êtres invisibles, et le monde matériel, les êtres visibles.
2. Convulsive : agitée.
3. Bacchanale : fête orgiaque en l’honneur de Bacchus.
4. Incisifs : vifs, pénétrants.
5. Priapées : poèmes ou fêtes en l’honneur de Priape, dieu de la fertilité.
6. Brachmane : prêtre ou sage hindou.
Introduction (situation, enjeux, problématique)
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Situation de l’extrait
Ce passage se situe au début de La Peau de chagrin (1831). Le héros, désespéré, entre dans la boutique d’un antiquaire. Un vieillard lui propose un talisman magique qui exauce tous les souhaits, mais en contrepartie, chaque souhait réduit la durée de sa vie. La scène constitue une scène fondatrice du roman : elle énonce la loi tragique qui régira tout le destin du personnage.
Même si l’objet central (la peau de chagrin) est fantastique, Balzac inscrit cette scène dans un cadre réaliste très précis : la boutique d’antiquaire, le Paris du XIXe siècle, les préoccupations matérielles du héros (il évoque le fait que « l’étude et la pensée » ne l’ont « même pas nourri »). Le roman mêle donc réalisme social et élément fantastique. Ce fantastique est hérité du mythe de Faust, qui a conclu un pacte avec le diable.
Enjeux littéraires et parcours
Balzac met en scène le désir comme une énergie : force de création (imaginer des plaisirs, projeter des mondes possibles), mais aussi force de destruction (chaque désir consume la vie). Le talisman matérialise cette équation tragique : vivre intensément, c’est se consumer. Le roman apparaît ainsi comme un véritable roman de l’énergie vitale, où l’intensité de l’existence se paie par l’épuisement.
Problématique
Dans quelle mesure Balzac met-il en scène, dans cette scène de pacte, l’énergie du désir comme une puissance à la fois créatrice et destructrice ?
Plan du texte étudié :
1. Lignes 1 à la fin de la tirade du héros : déferlement du désir, énergie créatrice et démesurée.
2. « Un éclat de rire… » : rupture tragique et basculement vers l’inquiétant.
3. Dernière réplique du vieillard : énoncé de la loi du pacte et matérialisation de la destruction.
L’analyse linéaire s’appuie sur le mouvement (plan) du texte.
I. Le déferlement du désir : une énergie créatrice et démesurée
Dans notre extrait, le désir produit des images grandioses, mais il les colore d’une violence destructrice. Balzac, comme nous allons le voir, fait du désir une énergie ambivalente : force de création imaginaire et force de dissolution morale, sociale, vitale.
« Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès »
Dès l’ouverture, la parole du héros est marquée par la première personne et par le présent d’énonciation (« je veux ») : outil d’analyse de l’énonciation. Le “je” affirme un moi exalté, centré sur sa volonté. Le présent donne au désir un caractère immédiat et impératif : le vouloir est une force qui exige d’être satisfaite sans délai.
Le syntagme « vivre avec excès » relève de l’hyperbole : il pose la démesure comme idéal existentiel. Le désir est conçu comme une énergie d’intensification de la vie, ce qui renvoie au versant “création” du parcours.
L’exaltation du désir s’énonce d’abord comme une revendication existentielle : « vivre avec excès ». L’excès n’est pas un simple comportement ; il est une ontologie, une manière d’être au monde. Raphaël (nommé ici « l’inconnu ») refuse les médiations traditionnelles (religieuses, morales, intellectuelles) et choisit l’intensité comme valeur suprême.
L’anaphore de « Je veux » et les phrases exclamatives
Dans la tirade :
• « Je veux un dîner royalement splendide »,
• « Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte… »,
l’outil d’analyse est la figure de l’anaphore (répétition de « je veux » en tête de proposition), renforcée par la ponctuation exclamative.
Effet : le discours devient une incantation, un flot verbal ininterrompu.
Interprétation : le style exprime l’emballement de l’énergie désirante ; la parole elle-même devient une forme de création, puisqu’elle invente des scènes de plaisirs.
Or, c’es scènes de plaisir ne sont-elles pas illusoires ?
À travers leur évocation, nous pouvons lire la critique balzacienne qui vise les promesses modernes de perfectionnement et d’abondance. L’incise « dit-on » dans la phrase « Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! » signale une distance ironique : le discours du progrès est un discours rapporté, un lieu commun social. Or, dans cette même partie du texte, le héros réclame une bacchanale « digne du siècle », comme si le progrès n’aboutissait pas à la sagesse, mais à l’intensification des excitants, à la multiplication des plaisirs et à l’accélération des rythmes. Cette modernité est « énergivore » dirions-nous aujourd’hui : elle produit du désir, de la stimulation, de l’excès, mais elle épuise les sujets. En outre, la phrase « J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne m’ont même pas nourri, répliqua l’inconnu. » place la question du savoir sous le signe de la désillusion socio-économique (grand thème balzacien) : la modernité promet l’ascension par le mérite intellectuel, mais la réalité sociale dément cette promesse. Le roman de l’énergie devient alors aussi roman de l’énergie sociale : circulation des forces (argent, plaisirs, ambitions) qui créent des mondes, mais détruisent des vies.
Accumulations et gradations : une esthétique de la démesure .
On observe une accumulation de souhaits et une gradation :
• « Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants ».
Outil d’analyse : accumulation + gradation (progression d’intensité).
Effet : le désir ne se contente pas d’un plaisir, il en exige une augmentation continue.
Interprétation : Balzac donne à voir une énergie sans limite, vouée à la surenchère. Cette dynamique de création (toujours plus de sensations) annonce déjà une logique d’épuisement.
L’écriture donne l’impression d’un désir qui ne connaît aucune limite : le héros ne se satisfait pas d’un plaisir, il en réclame immédiatement un autre, plus intense encore. Le langage lui-même semble pris dans une course en avant. La gradation installe une logique de surenchère permanente.
Interprétation littéraire avec la notion d’hubris
On peut interpréter cette dynamique comme une manifestation d’hubris.
Dans la culture antique (tragédie grecque), l’hubris désigne la démesure du héros, son refus des limites humaines, sa volonté de dépasser ce qui est permis aux mortels. Cette démesure appelle toujours une sanction tragique (la chute, la punition, la mort).
Ici, le héros de Balzac adopte une attitude comparable :
• il refuse toute mesure,
• il veut l’ivresse maximale, la jouissance totale,
• il exige que les plaisirs soient « toujours plus » intenses.
Son désir devient une hybris moderne : une démesure de la volonté (ou "du vouloir", comme disent les philosophes !), typique du romantisme (ce qui ne fait de Balzac un auteur romantique, attention !), mais qui rejoint la logique tragique antique.
Dans la perspective du parcours « Les romans de l’énergie : création et destruction », cette hubris correspond à une énergie créatrice devenue incontrôlable : elle crée des visions de plaisir et d’intensité, mais, parce qu’elle est excessive, elle enclenche déjà le processus de destruction (épuisement de la vie, rétrécissement de la peau de chagrin).
Champ lexical du plaisir et des sens
« Que les vins se succèdent toujours plus incisifs⁴, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent ; peu m’importe ! »
Les mots « joies », « splendide », « enivrer », « femmes ardentes », « baisers sans fin » relèvent d’un champ lexical du plaisir et de la sensualité.
Outil d’analyse : champ lexical.
Effet : saturation sensorielle, ivresse verbale.
Interprétation : le désir est une énergie de création de sensations ; le héros veut condenser toute l’intensité de la vie dans un moment unique.
Images hyperboliques et imaginaire fantastique
Les métaphores et images spectaculaires :
• « son char à quatre chevaux »,
• « par-delà les bornes du monde »,
• « des chants à réveiller les morts ».
Outils d’analyse : hyperbole, métaphore, imaginaire mythologique.
Effet : le désir invente un monde autre, excessif, quasi mythique.
Interprétation : le désir est une force de création d’univers imaginaires, mais ces images sont déjà teintées de violence et de transgression : l’énergie créatrice porte en elle la destruction des limites morales et humaines.
Le champ lexical du plaisir insiste sur la saturation sensorielle : les vins « incisifs », « pétillants », l’ivresse « pour trois jours », les « femmes ardentes », les « baisers sans fin ». Balzac ne décrit pas un plaisir mesuré, mais un plaisir qui veut se rendre total, illimité, continuel. La répétition de l’idée de succession (« se succèdent toujours plus… ») crée une logique d’augmentation, donc de dépense continue. Le plaisir devient une mécanique d’intensification, presque une machine à produire du plus. Or une machine à produire du plus consomme du combustible : ici, le combustible est la vie, ce que Raphaël apprendra à ses dépens. J’en profite pour vous rappeler que vous devez lire le roman, ce qui n’est pas désagréable car il est fabuleux. Le lexique, lu à travers le parcours, figure le moment « création » de l’énergie : production d’intensités, d’images, de sensations, déjà orientée vers l’épuisement mais en même temps tourné sur le spectaculaire.
Le spectaculaire a ici une fonction essentielle : il transforme le désir en scène, en tableau, en vision. La volonté n’est pas seulement l’appétit d’objets ; elle est puissance de mise en scène. Le char à quatre chevaux, la traversée « par-delà les bornes du monde », les « plages inconnues » déplacent l’expérience vers une dimension mythique, comme si le désir pouvait produire un ailleurs absolu. Mais l’image du « craquement d’incendie » est décisive : elle fait du plaisir une force de propagation destructrice. L’incendie est à la fois lumière, intensité, expansion, et ruine.
L’aveu tragique : « dans une dernière étreinte pour en mourir »
Outil d’analyse : repérage du lexique de la mort dans le discours du héros.
Interprétation : la mort n’est pas seulement une menace extérieure ; elle est désirée au cœur même de l’excès. L’énergie du désir contient déjà sa propre logique de destruction. Le versant “création” bascule vers “destruction”.
Dans la suite du texte, le recours aux priapées (chants et fêtes en l’honneur de Priape, fils de Dionysos et d’Aphrodite. Il était préposé à la garde des vignobles et des jardins. Son attributs essentiel avait la vertu de détourner le mauvais œil et de rendre vains les sorts maléfiques des envieux qui cherchaient à nuire aux récoltes. Il est également un symbole de fécondité. Il est même considéré comme le dieu de la fécondité. Il est souvent représenté en compagnie d’un âne. Certaines sources disent qu’il avait une difformité physique due aux maléfices.d’Héra. Pour en savoir plus, voir le Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine de Pierre Grimal aux PUF, dans lequel j’ai puisé ces informations) et aux chants « à réveiller les morts » inscrit le désir dans un régime transgressif total : transgression morale (sexualité exhibée), transgression culturelle (antique, païenne), transgression ontologique (frontière vie/mort). Le désir veut franchir tous les seuils, comme si l’intensité exigeait l’abolition des limites constitutives du monde. Cette esthétique relève d’un romantisme sombre parce qu’elle mêle éros (l’amour) et thanatos (la mort) : la fête est proche de la cérémonie funèbre, la jouissance convoque les morts. Dans la perspective du parcours, c’est une manière de montrer que la création d’intensité passe par une destruction des normes, des cadres, des protections. Le sujet veut une expérience pure, mais cette pureté se conquiert par l’excès.
II. La rupture : le rire du vieillard, passage du lyrisme à l’inquiétant
« Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut. »
Outil d’analyse : comparaison (« comme ») et analyse de la rupture de ton.
Effet : on passe brutalement de la tirade exaltée du héros à une ambiance sombre et fantastique. Le rire devient un son inquiétant, presque démoniaque.
Interprétation : ce rire marque le renversement de l’énergie : la force expansive du désir est stoppée par une force supérieure, associée à l’enfer. Le fantastique devient l’instrument de la fatalité.
« il se tut » : effet de sidération
Outil d’analyse : étude de la dynamique de l’énonciation.
Effet : la parole du héros est interrompue ; l’énergie verbale se brise.
Interprétation : le héros perd la maîtrise de son discours : sa puissance créatrice de parole est neutralisée par l’irruption de la loi tragique. Ce rire, au-delà du démoniaque, a une fonction structurale : il marque le passage du régime de l’excès lyrique au régime de l’explication froide. Il est la charnière entre création (le délire de vœux) et destruction (l’énoncé de la loi). Dans le roman de l’énergie, ce rire est l’instant où l’énergie change de signe : de l’expansion à la contraction.
III. L’énoncé de la loi : du désir créateur à la destruction vitale
Face à l’emballement quand même plutôt lyrique du jeune homme, le vieillard oppose la diction du contrat, de la règle, du compte. La scène s’apparente à une scène de pacte tragique (Faust ) : l’instant où l’énergie du héros, faute de médiation, rencontre le mécanisme qui la convertit en destruction.
Lexique du pacte et de la contrainte
• « Vous avez signé le pacte : tout est dit ».
Outil d’analyse : lexique juridique du contrat et modalité assertive.
Effet : l’énonciation devient autoritaire, sans discussion possible.
Interprétation : l’énergie du désir est désormais prise dans une logique de contrat irréversible. Le héros ne peut plus revenir en arrière. L’énergie du désir se transforme en destin irréversible. Le pacte inscrit la destruction dans la structure même de la création de plaisir.
La métaphore centrale : « Le cercle de vos jours… se resserrera »
Outil d’analyse : métaphore et symbole.
Effet : la vie, abstraction invisible, devient une forme visible qui se contracte.
Interprétation : la peau de chagrin symbolise la réserve d’énergie vitale. Chaque souhait la réduit. Le roman donne à voir, concrètement, la loi du parcours : plus on crée d’intensité de vie, plus on détruit la durée de la vie.
L’énonciation prophétique du vieillard
• « vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie ».
Outil d’analyse : futur de certitude, ton prophétique.
Effet : le vieillard se pose en détenteur d’un savoir absolu.
Interprétation : il incarne la lucidité tragique : l’énergie du désir est reconnue, mais immédiatement rattachée à sa conséquence destructrice.
La formule « aux dépens de votre vie » est une clé de lecture intéressante pour l’étude du texte : l’échange merveilleux est un échange vital. Ce n’est pas un prix monétaire, mais une dépense d’être. Balzac déplace Faust du terrain théologique (âme, salut) vers une économie quasi physique (vie mesurable). La toute-puissance n’est pas illimitée : elle est indexée sur la durée du corps et du temps humain. Ainsi, l’implicite faustien est modernisé par le réalisme d’une comptabilité vitale : la peau se rétrécira selon « la force et le nombre » des souhaits. Le désir devient quantifiable. Le roman fait du mythe une machine narrative. Et c’est ce qui rend ce roman absolument captivant (malgré moult descriptions… je vous l’accorde !!)
Conclusion
Cette scène de pacte met en place la loi énergétique du roman :
• le désir est une force de création (imaginaire, sensations, intensité de vivre),
• mais cette force se paie d’une destruction vitale (rétrécissement du temps de vie).
Par les figures de style (anaphores, accumulations, hyperboles), l’énonciation (tirade du “je”, autorité du vieillard), et le symbole du talisman, Balzac construit une fable tragique de l’excès : vouloir vivre intensément, c’est se consumer.
L’extrait illustre ainsi le parcours « Les romans de l’énergie : création et destruction », en donnant une forme romanesque à l’équation entre intensité du désir et épuisement de l’existence.
Il est essentiel, ici, de ne pas dissocier romanesque et critique sociale. Balzac fait du merveilleux un révélateur des mécanismes modernes : l’énergie du désir n’est pas seulement individuelle, elle est produite par une société de stimulants, de concurrence, de consommation et de désillusion. Le passage étudié montre en effet que l’excès n’est pas un vice isolé, mais une réponse à une crise : crise du sens, de l’étude, de la pensée, crise de la valeur du mérite. Le roman de l’énergie est aussi roman d’une civilisation qui dévore l’énergie des individus, qui promet la perfection et engendre l’épuisement.