Le temps joue-t-il sur la destinée des personnages dans Œdipe Roi ?

Dans son Guide des idées littéraires (édition Hachette Éducation, p. 493), Henri Bennac distingue le temps vécu de celui de la fiction. Dans le temps vécu, il distingue à nouveau d’autres catégories : le temps mesurable (celui de la chronologie) et le temps « subjectif, perçu par la personne ». Dans ce qu’il appelle « le temps théâtral », H. Bennac distingue :

1. La durée de l’action ;
2. Les contraintes temporelles (notion de « conventions particulières au théâtre »). Ce genre de contrainte justifie la présence d’une scène d’exposition ou d’un prologue.

Ces distinctions permettent d’aborder la question du temps dans le théâtre tragique sous plusieurs angles. Dans la tragédie grecque, le temps dramatique est souvent très resserré : l’action se déroule sur une durée relativement brève, parfois limitée à une seule journée. Cependant, cette brièveté apparente masque une profondeur temporelle beaucoup plus vaste, car les événements passés jouent un rôle déterminant dans la compréhension du présent dramatique. Ainsi, la temporalité tragique fonctionne souvent comme une stratification du temps, où le présent de l’action révèle progressivement un passé enfoui.

Ainsi, dans Œdipe Roi, le prologue nous informe d’éléments antérieurs à l’action de la pièce tels que la peste qui ravage la ville de Thèbes, et les exploits accomplis par Œdipe pour conquérir le trône.

Ces éléments appartiennent à ce que la dramaturgie appelle le hors-scène narratif : des événements antérieurs à l’action principale qui doivent être évoqués par le discours des personnages. Dans la tragédie grecque, ces récits jouent un rôle essentiel car ils permettent de construire la compréhension progressive de l’intrigue. Le prologue d’Œdipe Roi remplit précisément cette fonction : il introduit le spectateur dans un univers déjà chargé d’événements passés qui conditionnent la situation présente.

Dans ce même ouvrage, Bennac évoque le temps comme thème littéraire. Il cite Baudelaire pour qui le temps est l’« obscur ennemi ».

Le temps est un ennemi pour au moins deux raisons :

1. il échappe à l’homme qui ne peut avoir de prise sur lui ;
2. il est « destructeur » car il mène à la mort, après avoir tout ravagé : hommes, passions, civilisations.

Cette conception du temps rejoint en partie la vision tragique du monde dans la littérature antique. Dans la tragédie grecque, le temps n’est jamais neutre : il est l’instrument par lequel s’accomplit le destin. Ce qui semble appartenir au passé continue d’agir sur le présent, souvent de manière invisible. L’histoire personnelle des personnages, leurs actions passées ou celles de leurs ancêtres, finissent par resurgir et par déterminer leur avenir.

Dans la pièce de Sophocle, le temps présente bien ces deux caractéristiques qui font de lui un élément fondamental du tragique. Tout d’abord, il échappe à l’homme, non seulement par sa nature fuyante, mais aussi parce qu’il semble être maîtrisé par les seuls dieux de l’Olympe. Ensuite, il est destructeur car il a conduit Œdipe à sa perte. Trompeur, il a donné au roi de Thèbes un passé glorieux que le héros ne manque pas de rappeler dans le prologue. Ennemi, il lui reprend ses titres de victoires en donnant un sens funeste à ce passé tant vanté.

Ce renversement du sens du passé constitue l’un des mécanismes essentiels du tragique sophocléen. Ce qui apparaissait comme une suite d’événements glorieux se révèle progressivement être la trace d’une faute originelle. Ainsi, la victoire d’Œdipe sur le Sphinx, qui semblait consacrer son intelligence et sa grandeur, apparaît rétrospectivement comme une étape dans le déroulement d’un destin tragique. Le temps agit donc comme une force révélatrice : il transforme le sens des actions passées.

Plan d’étude :

I/ Le temps est l’ennemi trompeur

a) Il brouille les pistes : les événements antérieurs à la pièce obscurcissent le présent.

On étudie ici le rôle des oracles qui jouent sur le destin futur des personnages principaux.

Les oracles constituent en effet un dispositif fondamental de la temporalité tragique. Ils annoncent un avenir qui semble inévitable, mais leur interprétation reste obscure. Cette obscurité produit un décalage entre la connaissance des dieux et l’ignorance des hommes. Dans Œdipe Roi, les oracles annoncent des événements qui se sont déjà réalisés sans que les personnages en aient conscience. Le temps apparaît alors comme un piège : les tentatives des personnages pour échapper à la prophétie contribuent en réalité à son accomplissement.

b) Le présent est trompeur : il est révélé sur le mode sibyllin dans les propos de Tirésias. Pour le devin, évoquer les oracles c’est à la fois interpréter le temps et le destin — passé, présent, futur — du héros éponyme. Dans cette sous-partie, on analyse les répliques de Tirésias.

Tirésias joue un rôle essentiel dans la révélation progressive de la vérité. En tant que devin, il possède une connaissance que les autres personnages ne peuvent pas encore comprendre. Ses paroles prennent souvent la forme d’énigmes ou d’allusions obscures. Ce langage sibyllin contribue à renforcer la tension dramatique : le spectateur comprend que la vérité est déjà connue, mais qu’elle ne peut être révélée que progressivement.

c) Le temps échappe à l’homme : dans la tragédie antique, seuls les dieux maîtrisent le temps comme ils maîtrisent le destin des personnages. Ici on montrera le rôle des dieux, privant l’homme de toute liberté d’action.

Cette conception du temps rejoint l’idée grecque de Moira, c’est-à-dire la part de destin attribuée à chaque individu. Les dieux ne créent pas nécessairement le destin, mais ils en sont les garants. Les hommes, en revanche, ignorent le moment où ce destin se manifestera. Cette ignorance constitue l’une des sources majeures du tragique.

II/ Le temps et l’action dramatique

a) Le présent étant le résultat d’un passé obscur, il détermine l’action de la pièce : Œdipe part à la recherche de ses origines. La recherche d’un passé perdu et oublié devient le sujet de la pièce. Le temps est aussi la source de confusions, d’accusations : il sème le trouble.

La structure dramatique d’Œdipe Roi repose sur une véritable enquête. Le héros cherche à identifier la cause du mal qui frappe la cité, mais cette enquête conduit progressivement à la découverte de sa propre culpabilité. La pièce fonctionne donc comme une remontée vers un passé enfoui. Le présent dramatique sert à dévoiler ce qui s’est déjà produit.

b) Le présent dramatique correspond à une remontée dans le temps, dans le passé du héros. On étudie ici le rôle du temps dans la structure de la pièce.

Cette remontée vers le passé s’effectue par une succession de témoignages : celui de Tirésias, celui de Jocaste, celui du messager de Corinthe, puis celui du berger. Chaque intervention apporte une nouvelle information qui permet de reconstituer progressivement la vérité. La structure de la pièce ressemble ainsi à celle d’une enquête rétrospective où chaque révélation rapproche le héros de la catastrophe finale.

c) C’est à la fin de la pièce qu’Œdipe vit pleinement le présent, un présent tragique. Il ne maîtrise pas le temps mais en a une limpide connaissance. La pièce peut s’achever.

Ce moment correspond à ce que la tragédie grecque appelle l’anagnorisis, c’est-à-dire la reconnaissance. Le héros découvre enfin la vérité sur lui-même. Cette révélation transforme radicalement son rapport au temps : le passé, le présent et l’avenir se rejoignent dans une compréhension totale de son destin. Mais cette connaissance arrive trop tard pour empêcher la catastrophe.

Conclusion :

La recherche d’un passé obscur est peut-être le véritable sujet de la pièce. La notion de temps permet à Sophocle d’aborder de nombreux thèmes : la recherche des origines, la liberté d’agir, la culpabilité.

Plus profondément encore, la tragédie sophocléenne montre que le temps agit comme un révélateur de vérité. Ce qui était caché finit toujours par apparaître. Dans Œdipe Roi, le temps conduit les personnages vers la connaissance de ce qu’ils sont réellement. Cette révélation, cependant, ne produit pas une libération : elle marque au contraire l’accomplissement du destin tragique.